Sulfites Vs. Nature : le cas Marcel Lapierre

le 6 juin, 2014 Presse Pas de commentaires

C’est en partie grâce aux morgons de Marcel Lapierre que leBeaujolais a retrouvé ses lettres de noblesse. À l’opposé de la machine à vins nouveaux souvent sans âme, Lapierre a toujours cherché à peindre l’identité de son terroir dans ses bouteilles.

Fin 2010, tout juste la cinquantaine, le malheur frappe sans prévenir. Marcel rejoint la terre. Le choc. Dans la famille, évidemment, mais aussi dans la communauté vin du monde entier.

Déjà très impliqué, Mathieu, aujourd’hui 32 ans, reprend courageusement le flambeau. « Le Beaujolais, c’est comme la famille » de réfléchir à voix haute le jeune vigneron lors de son récent passage au Québec en parlant de sa volonté à continuer l’œuvre de son père et de son grand-père. Sa proximité avec Jean FoillardGuy BretonJean-Paul Thévenet et d’autres vignerons allumés lui permet de galvaniser son talent et de circonscrire les points qu’il souhaite améliorer.

Le nature

Initiée par son père, l’approche nature est toujours aussi pertinente aux yeux de Mathieu. Pour mieux comprendre, je vous invite à visiter le site Web du domaine. Qu’à cela ne tienne, le jeune vigneron n’hésite pas à la critiquer pour mieux se remettre en question. « Oubliez tout ce qu’on vous dit sur le vin nature. Ça ne veut plus rien dire! » en maugréant sur le manque de balises entourant la mention « nature » qui, victime de sa popularité auprès des amateurs, est désormais utilisée à toutes les sauces.

Mais au-delà d’une démarche sérieuse comme celle que suit le domaine, que penser des vins natures qui, une fois rendus au Québec, se montrent, pour ainsi dire, complètement dénaturés, car plus près d’un vin défectueux; ce qui explique notamment pourquoi la SAQ est si réticente à les vendre en succursale.

« Il existe deux conditions pour éviter qu’un vin nature ne parte pas en couille » d’expliquer Mathieu. « Il faut d’abord un chai aussi propre qu’un cabinet de dentiste. Quand le gars a terminé de nettoyer sa cuve, il doit pouvoir la lécher. Il faut ensuite éviter les moments de latence. Le chai doit toujours être vivant. Une cuve ne doit jamais stagner ou cesser de fermenter. Autrement, les bactéries s’invitent à la fête. Le seul repose permis, c’est une fois en bouteille ». Mathieu travaille d’ailleurs à construire un nouvel espace qui permettra à ses vins de se reposer et se stabiliser avant leur commercialisation.

Depuis le départ de son père, il n’a pratiquement rien changé; tout au plus s’emploie-t-il à peaufiner la démarche. « Vous savez, le vin c’est mille et un détails. Une chose est sûre : le nature me pousse à faire des vins plus précis » de lancer au moment où son téléphone s’agite. C’est Camille, sa petite sœur, qui lui fait rapport du passage des inspecteurs venus l’emmerder avec les dimensions du dortoir des vendangeurs. Exaspéré, Mathieu préfère souligner avec joie l’arrivée à temps plein de sa frangine dans la conduite du domaine. À 28 ans, après une aventure en sommellerie, elle viendra ajouter une dimension qui, selon son frère, ne sera que bénéfique.

Difficile de ne pas le croire!

 

En dégustation

Les 16 hectares de gamay du domaine servent essentiellement au morgon dont 40% est produit en mode nature. L’achat de raisins assure, quant à lui, la vinification de la succulente cuvée Raisins Gaulois. Contrairement à bien des domaines de la commune l’ayant abandonné ou qui l’utilisent partiellement, la totalité de la production est issue de la traditionnelle macération carbonique. On utilise évidemment que des levures indigènes. Aucun bois neuf pour les élevages qui tournent habituellement autour d’une dizaine de mois avec un partage entre foudres de grande contenance et fûts bourguignons dont plusieurs pièces proviennent du mythique domaine de… la Romanée-Conti.

Pour s’amuser un peu, mais aussi pour mieux saisir le caractère de chaque cuvée, nous avons dégusté côte à côte la version nature et la version sulfitée du morgon sur trois millésimes. Format de dégustation oblige, tous les vins ont été dégustés à bouteille découverte. Personnellement, j’aurais préféré y aller en semi-aveugle – seulement les millésimes de dévoiler – afin d’essayer de trouver moi-même l’une ou l’autre des cuvées.

Raisins Gaulois 2013 Vin de France (20,05$ – 300 caisses prévues en juin)

Simple et explosif. Fruits frais soulignés par un trait végétal qui prend des airs anisés. Croquant, fringant et fondu, c’est le genre de bibine qu’on boit au goulot! On l’aimerait encore plus si son prix était sous 20$…

14,5-15/20

 

Morgon nature 2013 (en i.p. chez RéZin – arrivage fin automne)

Nez éclatant. Notions de fleur coupée, griotte avec lui aussi une petite touche végétale fort agréable. Matière nourrie et finement tissée s’articulant autour de l’acidité naturellement élevée du gamay. Il semble avoir du fond, mais le côté encore nerveux et pas complètement en place du vin brouille un peu les cartes. Ça devrait s’harmoniser avec un peu de repos, auquel cas, ça fera une belle bouteille.

16-16,5/20

 

Morgon 2013 (30,25$ pour le 2012 – 200 caisses en août, 200 autres en octobre)

La comparaison entre les deux vins est saisissante. On sent le vin plus réservé, plus compact et légèrement moins nuancé. En revanche, la matière paraît plus dense, mieux structurée et donnant l’impression de s’agripper au palais pour prolonger l’aromatique en finale. Belle évolution à prévoir.

16-16,5/20

 

« Le profil du nature sera toujours plus éclatant, moins étriqué, même s’il garde la même profondeur que celui sulfité. Cela dit, dans les millésimes plus difficiles, l’ajout de sulfite peut aider le vin à garder sa forme, ce qui le fait mieux paraître par rapport au nature qui est plus sensible, plus fragile. »
Mathieu Lapierre

 

 

 

 

 

 

 

Morgon 2009 nature (non disponible)

Absolument délicieux dans sa prime jeunesse, je m’étais tout de même questionné sur son potentiel de développement au vieillissement. À en juger aujourd’hui, je l’ai manifestement sous-estimé! Robe jeune et lumineuse. Nez très pur de fruits noirs frais évoluant vers des notes secondaires de cuir et d’épices douces. Riche, presque puissant, mais aussi fringant et digeste avec une impression fine et expansive en finale. Il pourra se développer davantage. Wow!

17-17,5/20

 

Morgon 2009

Évolution moins marquée, mais aussi moins d’éclat et de définition. Le vin paraît plutôt sur lui-même en bouche avec un caractère moins affirmé, comme s’il était en crise d’adolescence. Ça demeure richement constitué et je ne serais pas étonné qu’il vive plus longtemps que le nature.

16,5-17/20

IMG_0451

Morgon 2007 nature (non disponible)

Millésime nettement plus frais donnant ici un vin qui entre pleinement dans sa phase secondaire. Le nez montre encore beaucoup de fraîcheur avec un accent floral du plus bel effet. Profil plus féminin avec une matière tonique et délicate. Un vin tout en longueur qui n’a pas le poids et la profondeur des deux millésimes d’avant. À boire sans trop se presser.

15,5/20

 

Morgon 2007 (non disponible)

Nez toujours un peu moins éclatant dans la définition de ses parfums, mais qui, curieusement, paraît plus jeune. La bouche confirme cette impression avec une poigne dans la matière que la cuvée nature ne semble pas avoir. Élégant avec petite impression d’assèchement en finale, mais ça se boit tout seul et grand plaisir!

16/20

 

Morgon 2005 nature (non disponible)

Toujours impressionné par la définition du fruit, pratiquement peu d’évolution avec une robe aux teintes légèrement cerise et au cœur jeune et rubis. Frais et complexe où s’entremêlent notes primaires et secondaires de fruits frais, de lavande, de réglisse et de ronce. Bouche à la fois soyeuse et énergique, beaucoup d’allonge en finale sur des notes de fruits et une touche de safran. Le beaujolais à son meilleur!

17/20

 

Morgon 2008 nature (non disponible)

Profil rhodanien avec l’impression d’une syrah, caractère pas propre, voire funky, avec registre animal. Bouche plus convaincante avec une matière soyeuse et fine qui s’allonge de bonne façon sur des notes de rose fanée. Très agréable à boire, il se fera plus rapidement.

15,5-16/20